Bernard Stiegler réinvente le Web pour sortir de la prolétarisation

Bernard Stiegler
Bernard Stiegler et Ariel Kyrou : l’emploi est mort, vive le travail !

Le 1er décembre 2015, j’étais au premier rang de la salle de conférence du WTC de Grenoble, à deux pas du vaisseau amiral de Grenoble Ecole de Management, pour assister à la démonstration du philosophe Bernard Stiegler, avec qui j’ai la chance de travailler dans le cadre de mon Master Spécialisé Digital Business Strategy. Bernard Stiegler – dont je vous conseille l’ouvrage « l’emploi est mort, vive le travail !”, résultat d’un entretien avec Ariel Kyrou – a fait le pont entre néo prolétarisation des masses et ré-apprentissage du savoir. Ceci a pu paraître un grand écart à certains, mais m’a semblé bigrement pertinent. Revenons sur son discours de ce « digital day” du 01/12 et sur sa démonstration, certes assez longs et noirs, mais le voyage en vaut la peine.

Un temps de rupture mené par les GAFA

« Nous vivons un temps de “disruption« * qui est mené par les GAFA” a affirmé Bernard Stiegler dans son introduction en nous mettant en garde : “doit-on s’aligner sur cette manière de pratiquer la rupture ou doit on changer la méthode”. Mais cette “disruption”, aujourd’hui est entropique, selon le philosophe. « Elle est porteuse de souffrances pour l’Europe qui décline, alors que le monde est entré dans  l’anthropocène, cette « nouvelle ère géologique dominée par l’humanité” et qui perturbe la terre. Cette entropie-là, alors que nous entrons dans la dernière phase de la COP21, nous la connaissons bien. La première peut paraître plus contre-intuitive.

*Ce néologisme est désormais si usité que nous le garderons tel quel dans cet article.

Bernard Stiegler revient sur le terme d’entropie lui-même

Le deuxième livre de la thermodynamique de Sadi Carnot sur la puissance motrice du feu a décrit ce phénomène dénommé “entropie” qui correspond à la matière qui se dissipe de manière inéluctable. « C’est la loi de l’univers” nous a expliqué Bernard Stiegler, “celle d’un monde en expansion mais qui court aussi à sa disparition ». Or, ces questions d’économie qui se posent à nous – et notamment celle de ce que nous appelons transformation digitale – « ont toutes en leur cœur l’entropie” explique le Philosophe, et l’économie de demain va se construire autour de ces enjeux. Car ce qui détermine l’humanité c’est la valeur, cette valeur qui va permettre de sauver la planète. En 1944, pour compléter le concept de Carnot, a été inventé le concept de néguentropie (appelée antérieurement entropie négative). « Qu’est-ce que l’économie” a demandé Bernard Stiegler à la salle : “c’est entretenir le vivant”, or l’anthropocène est justement l’inverse, c’est le cas parfait du monde qui se tire une balle dans le pied et qui se détruit lui-même.

Bernard Stiegler
Bernard Stiegler sur fond d’anthropocène

Le futur est à la robotisation : un million et demi d’employés rayés d’un trait de plume ?

Revenons à ces phénomènes de ruptures économiques décrits par Bernard Stiegler et posons-nous la question de la nature de cette rupture. Ce temps de disruption que nous vivons actuellement est caractérisé par l’amplification de ce que l’on a déjà observé dans les usines, selon Bernard Stiegler (les usines sans ouvriers). « Cette histoire a commencé il y a 20 à 30 ans” explique Bernard Stiegler. Mais l’enjeu aujourd’hui est ailleurs : « maintenant le sujet, c’est le robot comme celui de Foxconn et Google qui vise à remplacer 1 million et demi d’employés” nous explique-t-il. Le futur, ce n’est donc plus l’automatisation mais la robotisation. Donc l’emploi va régresser beaucoup d’ici à 30 ans. Holmes un économiste américain prédit même que 70% des emplois vont être détruits. « Cela veut dire que nous allons être de plus en plus confrontés à un problème économique” ajoute Bernard Stiegler. « L’emploi, peut-être pas tous mais pour beaucoup, va disparaître”. Les lecteurs de Player Piano (Kurt Vonnegut) se souviennent. Lire la suite

Bernard Stiegler réinvente le Web pour sortir de la prolétarisation was last modified: décembre 15th, 2015 by Yann Gourvennec