Gérard Mermet : « la crise en France n’a pas commencé en 2008 »

La lecture du jour …

Photo DR – Gérard Mermet

Est celle de l’article de François Laurent sur son blog Marketing is Dead à propos de la 14ème édition de la Francoscopie de Gérard Mermet. Pour la génération ‘restaus du coeur’, la crise n’est pas une découverte. Je me souviens pour ma part d’une inflexion très nette amorcée dès 1976, puis l’arrivée de Raymond Barre au pouvoir et l’instauration – déjà – de la « rigueur ». 14 éditions de la Francoscopie plus loin, François interviewe Gérard Mermet sur les Français et leur sinistrose … où même les médias sociaux ne servent qu’à se donner une illusion d’amitié.  Préparez vos mouchoirs : 

Un (bon) quart de siècle de Francoscopie : Marketing Is Dead

Gérard Mermet, tout le monde le connait comme Monsieur Francoscopie même si sa bio est nettement plus vaste – il est notamment membre du Conseil Scientifique de l’Adetem, et comme il est un redoutable débateur, cela enrichit fortement nos échanges.

Petit entretien à l’occasion de la sortie de 14ème édition d’un livre culte.

MarketingIsDead : Tu en es à la 14ème édition de Francoscopie depuis 1985 : 1985, c’était le début des Restaus du Cœur et pour bien des Français, le début d’une descente aux enfers. Alors, 1985 / 2012, même combat.

Gérard Mermet: La crise, pour les Français, n’a pas commencé avec le scandale des subprimes en 2008; elle a démarré bien avant dans les esprits. Cela fait pas mal d’années que je réalise des enquêtes qui font apparaître un pessimisme récurrent et record. Il s’appuie sur le sentiment d’un déclin collectif et d’un appauvrissement individuel, et sur une grande méfiance à l’égard des acteurs de la société. La « réalité » n’était heureusement pas aussi sombre, surtout en ce qui concerne le pouvoir d’achat, qui a augmenté sensiblement (en moyenne) au cours cinq des dernières décennies.

Mais la courbe s’est désormais inversée et cela devrait durer quelques temps. La situation n’est cependant pas du tout comparable à celle de 1985. Les indicateurs économiques et sociaux sont presque tous au rouge : croissance; commerce extérieur; déficits; endettement; chômage; confiance en l’avenir, cohésion sociale, etc.

Chacun sent qu’il faudra beaucoup de temps pour résorber tout cela; mais le consensus global est mis à mal dès lors qu’il s’agit de participer à l’effort collectif. Car il manque un ciment commun pour rendre cela possible.

via Un (bon) quart de siècle de Francoscopie : Marketing Is Dead.

TedxParis : Scientisme contre humanisme, jusqu’où l’innovation peut-elle repousser la limite ? – #tedxparis

Que nous réserve le futur ? « 2012 – 2030, ligne de mire », tel était le thème du remarquable cycle de conférences du Tedx Paris de 2012, organisé de main de maître par Michel Lévy Provençal, avec 17 intervenants de très haut niveau. « Ligne de mire » étant un titre particulièrement bien choisi, sous forme de métaphore guerrière, il préfigurait une bataille entre scientisme et humanisme, remarquablement résumée à la fin de la présentation par le blogueur/comédien Vinvin. En sera-t-il de même en dehors de la scène de l’Olympia, sur le terrain qui nous mène à 2030, et dont nous sommes séparés d’à peine 18 ans ? ! C’est peut-être oublier « ô combien compliquée et imprévisible est la mécanique de la vie ». Kurt Vonnegut, s’il n’était décédé, aurait dû être invité lui aussi. [note: invité en tant que représentant d’Orange et partenaire de Tedx, ce compte-rendu est néanmoins un rapport personnel et non officiel – la version originale de ce billet a été écrit pour live.orange.com]

« Everything must have a purpose? » asked God.
« Certainly, » said man.
« Then I leave it to you to think of one for all this, » said God.
And He went away.”
Kurt Vonnegut, Cat’s Cradle

imageImaginer le futur n’est pas chose facile (voir à droite : sortie à l’Opéra en l’an 2000 de Robida). Beaucoup s’y sont essayés, peu ont réussi. Mais il y a des exemples marquants d’hommes et de femmes qui ont imaginé des choses impossibles et que les humains ont réussi à réaliser quand même : Jules Verne et son Nautilus a préfiguré les sous-marins, Hergé a inventé l’exploration lunaire alors qu’elle était impossible et semble avoir été copié par la NASA un peu plus de 10 ans plus tard…

le caractère auto prophétique de l’innovation

Ce sont ces rêves devenus réalités qu’a décrit Thomas Pesquet, astronaute à l’ESA qui nous prédit un voyage habité sur Mars dès 2035. Je n’en serai pas. Ouf ! 3 ans de voyage en conserve, ce n’est pas pour moi. En substance, il nous a expliqué qu’on ne savait pas comment faire pour y arriver aujourd’hui, mais qu’on finirait bien par trouver des solutions.

Thomas Pesquet sur le site spacefacts.de
Thomas Pesquet sur le site spacefacts.de

C’est aussi ce qu’ont annoncé Ariel Fuchs, autoproclamé « mérien » (et non terrien), qui lance avec l’architecte français Jacques Rougerie, l’océanographe Jacques Piccard et le spationaute Jean-Loup Chrétien un projet nommé Sea Orbiter, un vaisseau vertical de 50 m, dont 29 au-dessous de l’eau, qui va « dériver sur l’océan » afin d’implanter une station de recherche sous-marine ; celle-ci permettra de « découvrir de nouvelles espèces et de faire des avancées technologiques dans les domaines de la pharmacologie, de la santé, de l’alimentation, des ressources minérales » etc. etc. C’est 20,000 lieues sous les mers devenues réalité.

Ce caractère itératif et auto prophétique de la recherche et de l’innovation a été confirmé par un remarquable présentateur franco-japonais résidant aux Pays Bas : César Harada. Mu par le désir de nettoyer les océans, il conçoit avec ses équipes des bateaux révolutionnaires dont les améliorations techniques pourraient aller bien au-delà de son projet initial. Ces bateaux « mous » qui résistent aux vents les plus défavorables évitent les obstacles plus tardifs pourraient vous donner aussi le mal de mer…

le côté obscur de la force : vivre jusque 1000 ans ! ?

Cependant, ce côté auto prophétique peut parfois laisser la place à une autre vision du monde, bien différente de ces présentations d’ingénieurs enthousiastes. C’est quand cette vision d’un futur change le vivant, et vise « l’immortalité ». C’est le sentiment que j’ai eu en écoutant bon nombre de scientifiques présents lors de ce Tedx Paris et notamment Fabrice Chrétien, chercheur à l’institut Pasteur, spécialiste de la cellule souche, et Laurent Alexandre, chirurgien. Certes, comme tout le monde, je souhaite que la santé de tous s’améliore, notamment celle des gens frappés de maladies aujourd’hui incurables. Mais où est la limite ? Certes, le cancer est une calamité, personne n’est à l’abri, moi comme vous, mais où s’arrête la vie et comment la mort pourrait-elle disparaître ?

Les deux scientifiques se sont livrés à une surenchère scientiste qui nous a décrit un monde où il n’y a plus de limites : « ma conviction personnelle est que certains d’entre vous (en s’adressant à la salle) vivront jusque 1000 ans ! » A dit Laurent Alexandre. J’ai senti comme un frisson d’épouvante traverser la salle … Et pourquoi pas 2000 ans ?

Sans oublier les délires d’hommes bioniques décrits par Fabrice Chrétien, où les cellules s’auto réparent et où on fabrique des « morceaux d’hommes ». Effrayant, même si je ne comprends pas tout. Qui en outre, aura droit à ces « traitements de faveur » ? Les riches, les dictateurs ?

 

Cette description d’un monde où la science, technicisée à l’extrême devient un moyen de repousser toute limite, me fait froid dans le dos. « C’est le mythe de la tour de Babel » a fustigé Miguel Benasayag, philosophe argentin, ex opposant au régime des militaires et « Guévariste ». Sans partager ses idées révolutionnaires, ni son admiration pour cette idole, il nous a remis les pieds sur terre, en nous rappelant que c’était la limite qui créait la liberté : « Si tout est possible, rien n’est réel » a-t-il ajouté !

C’est pour moi la leçon de cet après-midi passé à rêver l’avenir : rêves d’amour, avec Yann Dall’aglio, qui place la tendresse comme futur de l’homme et du couple ; rêves de fermes urbaines d’Augustin Rosenthiel, improbables mais ô combien poétiques ; rêves de justice et d’humanité de Céline Bardet (« nous avons tous une graine d’humanité » en parlant d’un bourreau de la guerre de Bosnie) ; rêves d’amour, de courage et de pédagogie de Lydie Laurent, mère d’un enfant autiste qui a réussi à le faire parler et à le scolariser malgré un lourd handicap (séquence émouvante lorsque l’enfant est monté sur la scène) ; et enfin rêves d’optimismes d’Anjuli Pandit, cette jeune indienne à la conquête du monde qui nous incite à en faire autant.

Icare se brûlant les ailes …

Plus que jamais, l’avenir se jouera entre ces deux tendances, humaniste et scientiste, où l’homme sera soit mis soumis à une technique toute-puissante, où les médecins « ne toucheront même plus leurs patients » soit il sera capable de guérir et de faire progresser par l’humain.

Vous avez compris dans quel camp je me range, Icare en volant trop près du soleil a vu fondre ses ailes de cire ! Merci à TedX de nous avoir rappelé cette leçon issue de l’Antiquité.

[image : la chute d’Icare par Peter Bruegel l’ancien (détail)]

Facebook lance un spot intriguant et soporifique

new Facebook advertising campaign

Voici la première publicité du célèbre réseau social. Honnêtement, je m’attendrais à ce genre de pub pour HSBC sauf que la banque Sino-britannique est beaucoup plus originale. Dans un sens, c’est un peu logique ; une banque c’est rébarbatif, donc la pub doit faire sortir du lot, alors peut-être que pour un réseau social ludique la réflexion est inversée ?!

pour quoi faire ?

Au delà du caractère soporifique et déprimant de ce spot, je m’interroge sur son objectif. Faire de la pub traditionnelle pour un média alternatif c’est déjà intéressant. Les marques devront-elles bientôt faire des spots à plusieurs dizaines de millions d’euros pour amener des visiteurs sur leur page Facebook? Renforçant la pression sur les “ROI” et les questions sur l’utilité de certaines dépenses ? Ensuite, en quoi cela améliorera-t-il la situation du réseau social, sous pression de ses investisseurs pour monétiser tout et n’importe quoi, y-compris le droit de publier sur ses propres fans (souvent achetés à prix d’or par les responsables de marque eux-mêmes sous pression pour montrer des résultats sans avoir le temps de faire autre chose que “d’acheter de l’amour”).

Je ne suis pas certain – mais je peux me tromper – que cela permette à Facebook de vendre plus de publicité sur site.  On a un peu le sentiment d’un gâchis car il ne faut pas oublier, malgré les critiques, que Facebook est une remarquable réussite (voir la présentation de Faber Novel ci-dessous) :

Vos avis sont les bienvenus.

Xavier Fontanet, innovateur et entrepreneur né, mais pas pigeon !

xavier fontanetMardi dernier, à l’invitation de beangels, l’agence de mon ami et confrère Hervé Kabla, j’ai assisté à une présentation atypique et fort intéressante de Xavier Fontanet, ex PDG d’Essilor, qui commentait son ouvragesi on faisait confiance aux entrepreneurs, les entreprises françaises et la mondialisation”, sa méthode et sa philosophie devant un parterre choisi de blogueurs et d’influenceurs. Compte-rendu et analyse, en ces temps où les entrepreneurs font la une du JT pour cause de “pigeonnage” !

les 12 clés de la stratégie

Myriam a travaillé avec Xavier Fontanet. Aurait pu rester sur son tracteur en Bretagne (Breton-Savoyard). BCG (admirateur de Bruce Anderson, créateur du BCG et qui “devrait avoir un prix Nobel d’économie”), Benneteau (a transformé ce challenger à la première place mondiale). Essilor, leader mondial incontesté sur les verres optiques (80% du CA à l’international, le cours de bourse suit celui d’Apple). Prix décerné par les universités chinois (UAD) qui récompense les entrepreneurs les plus innovants (X Fontanet et G Mestrallet).

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[photo : Xavier Fontanet lors de sa présentation au River Café]

Xavier Fontanet est un ex PDG comblé et heureux, atypique et enthousiaste, qui nourrit son énergie des partages de connaissances qu’il assure en école ou devant des publics de professionnels. Nous faisions partie des derniers et avons reçu un cours magistral, dans le sens noble et étymologique du terme, sur l’entreprenariat, la concurrence, l’économie et la mondialisation. Ses cours ont commencé à HEC et “les élèves ont été enthousiastes et [il a] été nommé professeur à la demande des élèves”. Voilà qui inspire le respect car intervenir en école est très difficile, je peux en témoigner.

Il a “lâché les rênes d’Essilor en début 2012 et est maintenant retraité, mais plus actif que jamais” avoue-t-il. Son successeur est “un véritable génie du Net”, et de son propre aveu il a été ravi de lui passer les commandes. Sur les conseils de Lindsay Owen Jones (ex Patron de L’Oréal), il a décidé de ne pas remettre les pieds dans la société qu’il a dirigée si longtemps et il a donc commencé à faire des conférences.

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[Xavier Fontanet présentant son appli iPad]

les hommes politiques ne comprennent rien à la mondialisation

C’est là qu’il a pris conscience du travail à accomplir : “J’ai été atterré par la méconnaissance des Français de la mondialisation et les hommes politiques ne comprennent absolument rien !” a-t-il dit. Je ne sais si c’est rassurant, notamment dans le cadre de la polémique qui monte en ce moment …

C’est à la suite de ce constat qu’il a écrit un livre qu’il a vendu en grande quantité aux entreprises. Il en est à la cinquième édition et a été traduit en plusieurs langues et notamment en Chinois car il a beaucoup de succès dans l’Empire du levant où même le parti Communiste local semble avoir une meilleure compréhension (sic !) que nos leaders locaux de la manière dont marchent les affaires. Ayant fait environ 100 conférences par an, il a dû ensuite “faire face à une explosion de demandes de conférences”. Car le terreau local est plus favorable qu’il ne paraît à première vue : “Il y a des millions d’entreprise en France, c’est un foisonnement d’entreprises et ce sont ces entrepreneurs qui ont les clefs de l’économie de demain” a précisé Xavier Fontanet, nous redonnant soudainement l’espoir.

Le livre – paré d’une toute nouvelle application pour iPad – est donc relancé car il a “une vocation à partir sur le Net” nous a dit monsieur Fontanet qui semble aussi à l’aise dans le papier que les lunettes, confirmant l’impression qu’un vrai entrepreneur ne se repose jamais avant d’avoir lancé une nouvelle idée.

qu’est-ce que la stratégie et l’économie aujourd’hui?

“La grande crise c’est que les Etats sont en concurrence et il faut comprendre comment ça fonctionne. En discutant avec la jeune génération, je me suis aperçu qu’ils sont uniquement intéressés par les expériences et donc le livre est entièrement construit autour d’exemples concrets. Tous les exemples sont des exemples concrets et vrais” a expliqué Xavier Fontanet.

les Français ne sont pas nuls !

imageEssilor est “une PME française comme les autres “sans génies” et pourtant nous sommes devenus les leaders du monde” a dit Monsieur Fontanet . “Les Français ne sont pas nuls ! Nous sommes désobéissants, et quand le métier n’est pas défini et où il faut être habile, les Français sont les meilleurs : verres, avions, travaux publics, l’Eau, l’assurance, le Pétrole, la Finance … mais pas l’automobile par exemple”. Je ne suis pas psychologue des peuples (pour cela lire We, Europeans! de Richard Hill) mais il y a du bon sens dans ce qu’il dit, peut-être que les peuples après tout, comme les individus, ont collectivement des prédestinations ?!

La bête noire d’Essilor c’est Hoya et “la stratégie c’est comprendre qui est votre concurrent” a dit Xavier Fontanet. Un jour, il répond à l’invitation de Sato, le patron de Hoya et il pressent “l’annonce du rachat du 3ème, Zeiss, qui ferait perdre la première place à Essilor”. Il se rend donc à cette invitation à Tokyo, dans un “restaurant extraordinaire”. Cest là que Sato lui annonce qu’il part à la retraite ! surprise…

“Je ne fais aucune différence entre la stratégie et le terrain, je fais de la stratégie sur le terrain”.

“Tous les matins je me dis : ‘ je casse Essilor et je tue Fontanet’” lui a dit Sato. “Sans vous je n’aurais pas fait Essilor, sans cette bagarre de tous les jours” lui a répondu son concurrent français. Car “c’est ça la concurrence, la concurrence c’est ce qui fait grandir tout le monde, et il ne faut pas en avoir peur, il faut l’affronter”. Voici une maxime que je ne vais pas oublier car je la répète déjà moi-même tous les jours.

Voici en résumé la méthode Fontanet : “La stratégie c’est du pif et des tripes” c’est beaucoup plus important que le travail intellectuel” et là encore on ne peut être que d’accord. “L’angle des journaux c’est d’insister sur les grosses usines qui ferment mais on ne montre pas les 1000 pousses qui l’ont poussée à la fermeture. Il est très dur pour un esprit français de comprendre que le désordre soit générateur d’harmonie. Or, toutes les économies volontaristes nient cette réalité et rentrent dans le mur. En économie tout le monde est gagnant, le pire qui peut arriver c’est une acquisition !”

l’innovation est l’affaire de chacun

Je suis content d’avoir assisté à cette conférence qui a en tout point confirmé mes positions sur ces points de stratégie et de business. Je crois aux stratégies où on apprend à marcher en marchant, où le terrain l’emporte sur la réflexion de salon et où la stratégie s’élabore en faisant. Je suis aussi d’accord avec les principaux principes de stratégie énoncés, dont beaucoup sont des règles simples d’économie telles qu’on peut les trouver dans les 39 leçons d’économie contemporaine de Philippe Simonot.

En forme de conclusion, Xavier Fontanet a également, à l”instar de Scott Berkun, tordu le cou à l’innovation et aux innovateurs : “Je n’utilise pas le mot ‘innovation’. La R&D n’a pas le monopole de l’invention. Chacun peut inventer et réussir et il faut donner les éléments à tous pour réussir et croire en le génie de chacun. Chacun est stratège et donc chacun doit devenir actionnaire”.

Voilà de quoi donner du courage aux pigeons, et se laver la tête des mauvaises idées ; l’aigreur – même fondée – est mauvaise conseillère et j’ai eu une autre démonstration de courage entrepreneurial hier à Budapest quand j’étais assis dans le même panel aux côtés de Gabor Bojar, fondateur de Graphisoft, leader mondial de la simulation 3D sur ordinateur pour architectes, qui a lancé son soft et sa société en 1982 en pleine Hongrie communiste ! Si on peut créer un leader mondial du logiciel dans un état totalitaire qui interdit l’accès au capital, on doit pouvoir se sortir les tripes en France et faire mieux que la moyenne, même avec les menaces hypothétiques auxquelles on fait tant de publicité.

Pigeon … vole !

Web et médias sociaux : déconnectés par choix ou la force des choses (2/2)

ebook-largeLe 11 septembre 2012, je me suis rendu à Puteaux, à l’invitation de Havas et de Dominique Delport en particulier, pour la présentation d’une étude particulièrement intéressante sur « la France déconnectée » et désormais disponible sur la plate-forme slideshare du publicitaire. Zoom, explications et analyse personnelle dans cet article en 2 parties. Ceci est la partie 2 de l’article sur la présentation de Havas du 11 Septembre [http://oran.ge/dcnhavas pour rassembler les deux morceaux de l’article] :

4 segments pour comprendre

L’étude réalisée par Havas ne s’arrête pas à ce constat, et s’intéresse avec précision aux déconnectés ; elle structure l’analyse en poussant plus loin que la simple « pause digitale ». Elle décrit ainsi 4 segments pour mieux comprendre la situation; sur un total de 9 millions de Français interviewés soit environ 18 % de la population française. Pour schématiser, on y rencontre 2 types de populations distinctes : les déconnectés subis, et les non-connectés volontaires.

cartehavas

Rentrons maintenant dans les détails de ces segments, eux-mêmes subdivisés symétriquement en 4 sous-catégories :

La première catégorie est aussi le premier segment des non connectés subis. Ils représentent 4 % de la population de 15 ans et plus. C’est ce que Dominique Delport a surnommé les « minitélistes » bien qu’il ne soient pas seulement français a-t-il précisé. On y trouve essentiellement des gens de 60 ans et plus qui pensent que « tout va trop vite » et même que « l’écran pourrait exploser », ces sentiments étant tirés de l’étude et des Verbatims. Quant à l’interface tactile, souvent avancée comme le remède à la difficulté d’utilisation des nouvelles technologies pour les personnes âgées elles sont jugées « trop compliquées ». 55 % des retraités n’ont pas d’accès Internet, 75 % pour les 70 ans et plus. Pour ce segment, chaque objet doit remplir une fonction, il n’y a donc pas d’hybridation et on observe une incompréhension vis-à-vis des outils couteau-suisses tels que le Smartphone. Le paradoxe soulevé par Dominique Delport, c’est que ce sont les plus isolés qui n’ont pas accès aux médias alors qu’ils pourraient en avoir plus besoin que la moyenne. Les solutions proposées sont le coaching numérique (Orange, dont je suis directeur de l’Internet, est cité comme exemple dans ce domaine) et le « billard en deux bandes », en ciblant les jeunes pour toucher les aînés…

La deuxième catégorie est celle des « exclus ». Ceux-ci représentent 3.8 % de la population de 15 ans et plus. Ils sont donc à peu près équivalents à la catégorie précédente. 8 millions de Français vivent en effet en dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de €1500 par mois, a précisé Dominique Delport. Sur cette population, le taux d’équipement est extrêmement faible. Là encore, il existe un paradoxe dans la mesure où le « média des bonnes affaires est inaccessible à ceux qui en ont le plus besoin ». Il s’agit essentiellement de personnes âgées de 35 à 39 ans, dont les revenus mensuels nets sont inférieurs à €1900 ou moins. Ils habitent les communes rurales ou de moins de 20,000 habitants et ont un sentiment de « décrochage ». Dans ces foyers, il y a arbitrage sur les dépenses, car on est à 20 ou €30 près par mois. Environ 5 % de la population française n’a pas de portable, et on a parfois dans ce cadre-là recourt au système D, comme le reconditionnement des appareils tel qu’il est proposé par des marques comme Apple ou Sony. Il y a également des systèmes de location de courte durée comme Lokeo. Ce segment est aussi la cible des forfaits sociaux Internet.

La troisième catégorie est celle des « flippés » ; il s’agit de 7.2 % de la population soit environ 3 millions de personnes de plus de 15 ans. Cette catégorie de déconnectés fait partie des déconnectés volontaires. Ils ont décidé de limiter volontairement leur usage, et s’ils sont connectés, ils prennent leurs distances ou restreignent cet usage. Il s’agit de personnes âgées en moyenne de 35 à 39 ans dont les revenus nets sont supérieurs à €2700 par mois. Ils expriment une méfiance vis-à-vis de la toile et une « incompréhension des médias sociaux ». Pour la plupart des personnes appartenant cette tranche d’âge, on a « la trouille de Big Brother ». Ils sont donc distants et prudents par rapport à l’utilisation des nouvelles technologies. C’est à cette population que s’adressent des solutions comme AXA protection familiale, qui permet de « nettoyer les informations sur Internet ». Pour cette population, on essaie de rassurer (directive des cookies européens). C’est aussi à eux que s’adresse Norton travers de sa solution top search results. Il est vrai que certains médias sociaux n’hésitent pas à suivre les utilisateurs à la trace ; citons notamment Facebook, pour lequel selon Dominique Delport, « de 228 à 308 traqueurs sont relevés chaque session de 20 minutes » !

La quatrième et dernière catégorie est celle des « déconnectées 2.0 ». Ceux-ci représentent 3.4 % de la population de 15 ans et plus. Ils ne sont pas hostiles à l’innovation, ne sont pas conservateurs et ils ont les moyens. Ils font partie des classes les plus aisées, ont des enfants et sont souvent des cadres de 25 à 49 ans. Toutefois ils ne se connectent pas plus d’une heure par semaine. Ils assument également le fait de quitter volontairement les réseaux sociaux, sont actifs socialement mais pas numériquement. Ils favorisent donc les rapports physiques et non les rapports au travers des médias sociaux. Ils picorent également de façon sélective (leurs usages sont principalement utiles : impôts, localisation, achats mais pas d’usages futiles). Ils sont favorables à la journée sans portable et apprécieraient volontiers de travailler chez Volkswagen ou « on coupe les serveurs BlackBerry hors des heures de travail ». Ce qui me fait penser que parfois je pourrais faire partie des « déconnectés 2.0 » lorsque je prône la pause numérique.

En conclusion

Ipsos, en 2011, a lancé une étude qui a démontré que les Français aimeraient avoir 4 heures supplémentaire par jour ; 25 % déclarent manquer de temps, donc pas étonnant qu’une proportion d’entre eux décide d’utiliser ce temps différemment. Derrière cette déconnexion il y a également « la promesse d’une vie plus sociale, mais tout ceci risque de changer dans le futur » nous a dit Dominique Delport, dans la mesure où « les jeunes font pas la différence entre le mode connecté et déconnecté ».  Ce qui pour ma part ne m’apparaît pas être une bonne chose…

La nécessité de se déconnecter pour apprécier la connexion est en effet à mon avis une condition essentielle du bonheur non seulement en ligne mais hors ligne. J’aurais tendance donc à regarder cette étude de deux façon

  • d’une part, les déconnectés involontaires, donc non choisis, qui posent un problème de conscience dans une société riche du monde occidental.
  • d’autre part, les déconnectés volontaires, qui ont pour la plupart les moyens de la connexion et qui choisissent un mode de vie différent ; pas forcément en opposition totale avec Internet, mais dans un souci de rééquilibrage des rapports humains et numériques. un grand nombre des connectés frénétiques pourraient s’inspirer de ceux-là au lieu de s’en moquer.