Transhumanisme : un premier procès historique, bien que fictif

Le jeudi 22 juin avait lieu un procès historique : celui de Mark Tribun, jugé pour avoir piraté les e-cornées de trois personnes, causant hallucinations et pertes de vision. Ce procès fictif était surtout une réflexion sur le transhumanisme, de sa légitimité à son applicabilité. Si l’action qui se passe en 2039 est une fiction digne d’un épisode de Black Mirror, les magistrats sont eux bien réels, avec entre autres Catherine Champrenault, Emmanuel Daoud, et Gérard Haas, qui organisait ce procès.

Transhumanisme : un contexte pas si éloigné

Tout d’abord, remettons-nous dans le contexte : « En 2037, les hommes « s’augmentent » tant pour améliorer leurs capacités que leurs conditions de vie ». De nombreuses personnes s’équipent de « e-cornée », une lentille équivalente aux Google Glass. Certains sont opposés à cette technologie et usent de toutes les méthodes, y-compris les plus violentes, pour faire disparaître ce qu’ils considèrent comme un fléau : ce sont les bio-résistants. Si l’on réfléchit, cette histoire rappelle des problématiques qui commencent à émerger. Nous connaissons en effet l’homme réparé, qui a recours à la technologie pour faire face à des problèmes de santé : hanche artificielle, cœur artificiel, prothèses, etc. Mais nous commençons tout juste à percevoir l’arrivée de l’homme augmenté, qui utilise la technologie médicale pour se « transformer » afin d’améliorer ses performances. Où se situe la frontière entre les deux ? Que nous dit l’éthique ? Et surtout, que dit la loi ? Réponse dans ce procès.

« Même en l’interdisant, nous ne pouvons empêcher cette technologie de se développer » – Laurent Alexandre

1ere partie : les arguments pour le transhumanisme

Dans une salle comble malgré l’absence de climatisation, Gérard Haas qui représente la partie civile lance les débats : « un spectre hante le monde, celui de l’ignorance, de l’intolérance et l’acharnement de ceux qui se nomment bio-résistants, qui ne sont que des bio-conservateurs, aveugles du futur », attaque-t-il. « Je souhaiterais appeler à la barre M. Laurent Alexandre, le chirurgien chroniqueur, fondateur de Doctissimo et spécialiste du transhumanisme », qui va nous présenter en 3 arguments sa vision de l’intelligence artificielle.

1. donner à nos enfants la même chance que ceux des autres pays

Tout d’abord, Laurent Alexandre insiste sur le fait que cette technologie sera fatalement adoptée à l’échelle mondiale, et que la refuser reviendrait à perdre notre compétitivité :

« Le décalage entre le droit théorique et le droit appliqué existe, comme nous le constations avec la consommation de cannabis. Il en est de même avec le transhumanisme, même en l’interdisant, nous ne pouvons empêcher cette technologie de se développer.

Nous voudrions interdire sur notre territoire des technologies utilisées partout ? Cela voudrait dire que nous refuserions que nos enfants soient égaux avec ceux qui bénéficient de cette technologie à l’étranger. Ce conservatisme est un poison mortel pour notre démocratie. Nous devons donner à nos enfants la même chance que ceux des autres pays, la Californie et la Chine en tête ! » martèle-t-il.

2. Les humains augmentés auront le pouvoir et imposeront leur volonté

Les vainqueurs écrivent l’histoire et imposent leur vision, c’est bien connu. Et pour Laurent Alexandre, les hommes non augmentés tiendront le rôle des vaincus : « Il n’y a pas de droit sans monopole de la force, mais qui aura le pouvoir demain ? Les hommes augmentés. Ils deviendront majoritaires par rapport à ceux qui ne sont pas augmentés. La question n’est donc pas de savoir si les transhumanistes seront encore des humains, mais si les personnes non-augmentés seront encore considérées comme telles ».

3. Nous ne pouvons pas lutter contre l’évolution

Enfin, Laurent Alexandre s’attaque à la notion d’éthique, pilier de la contestation des bio-résistants : « nous changeons d’éthique et de droit comme nous changeons de chemise, souvenez-vous des lobotomies aux Etats-Unis, qui étaient réalisées et validées par des juges, des directeurs d’école, des parents. Même si aujourd’hui nous ne sommes pas transhumanistes, veillons à ne pas avoir une vision trop rigide des choses. Depuis 30 000 ans et la fin de Néandertal, nous sommes la seule espèce intelligente. Cela est désormais terminé, grâce au transhumanisme. Nous sommes dans un zoo des intelligences, avec de multiples formes d’intelligences artificielles. Ne restons pas dans une vision étriquée et posons-nous plutôt la question « comment réguler cette technologie ? ». C’est une question internationale, et non nationale. »

Il est à noter que les arguments de Laurent Alexandre, bien que pertinents, semblent davantage s’appuyer sur la notion de fatalité que sur la perspective du monde meilleur que pourrait nous apporter le transhumanisme. Un constat qui pourrait se retourner contre lui comme un aveu d’impuissance…

2e partie : les arguments contre le transhumanisme

C’est au tour de Jean-Gabriel Ganascia, président du comité d’éthique du CNRS, de prendre la parole pour défendre les accusés.

1. Alerter l’opinion face à un état au service des multinationales

Selon Jean-Gabriel Ganascia, le transhumanisme va remplacer l’homme : c’est donc un crime. « Le transhumanisme propose de remplacer l’humanité. Certes, un homme augmenté reste un homme, mais la liberté et l’autonomie font cet homme. Le transhumanisme est à ce sens un crime. Il faut le condamner. Or, les états, soumis aux grandes sociétés, ont tendance à démissionner. Et si l’état démissionne et reste impuissant face aux menaces de ces sociétés, il est salutaire que des individus puissent alerter l’opinion. Ces piratages en sont un moyen. »

2. L’irréversibilité volontaire d’une opération non nécessaire est une mutilation

Remplacer pour améliorer est une mutilation, selon le président du comité d’éthique du CNRS : « les transhumanistes veulent transformer les femmes et les hommes en êtres mi-machines, mi-humains. Tout le monde s’interroge sur les bienfaits des technologies, mais nous ne pouvons que nous réjouir de celles qui réparent. Les voitures, les avions, les smartphones sont également des améliorations dont on ne se plaint pas. Cependant, la réparation pallie une défaillance. Dans ce cas, on peut autoriser le placement d’un dispositif à être irréversible, comme un cœur artificiel. En revanche, dans le cadre d’une augmentation, l’irréversibilité des réparations est comparable à une mutilation. On ne peut proposer d’enlever un œil de façon anodine, ou retirer un membre qui fonctionne parfaitement pour en placer un autre. »

3. La liberté, l’égalité et l’autonomie mises à mal

Pour conclure, le transhumanisme mettrait en danger la plupart de nos grands principes démocratiques : « la législation qui encadre l’expérimentation humaine est également mise à mal. On ampute des enfants qui n’ont pas encore les moyens de délivrer leur consentement explicite. C’est la liberté et l’autonomie qui sont mis en danger. Les non augmentés sont quant à eux désavantagés dans leurs études, leurs concours, leur travail. C’est donc le principe d’égalité qui est menacé. J’ajouterais que les implants affectent notre discernement : nos capacités cognitives ne sont pas uniquement améliorées. Elles sont asservies, contrôlées, par la société qui choisit quelles données stocker dans le disque dur. »

« Si la machine veut faire de nous l’instrument de l’injustice envers autrui, alors je vous le dis, enfreignez la loi ! » –
Emmanuel Daoud

Défauts du transhumanisme : la défense enfonce le clou

« Le progrès que le transhumanisme prétend incarner se situe aux antipodes de ce dont nous voulons », attaque Emmanuel Daoud, qui défendait l’accusé Mark Tribun. « On nous a taxé de conservateurs, de rétrogrades. Nous n’arrivons plus à distinguer le bien et le mal, et ceux qui ont fait le mal au nom du bien. Le transhumanisme doit être déclaré comme l’ennemi public n°1 de notre société. Les femmes et hommes qui n’ont pas renoncé à la vraie vie et qui mènent un combat contre le transhumanisme sont des résistants, qui doivent être protégés comme les lanceurs d’alertes qu’ils sont. Nous allons vers une société déshumanisée et inhumaine. Ce système de surveillance généralisé est le symptôme d’une société totalitaire.

Et Emmanuel Daoud conclut sur cette citation de Henry David Thoreau :

« Si l’injustice est ce point de friction nécessaire au bon fonctionnement de la machine gouvernementale, qu’il en soit ainsi. Les frottements s’atténueront à l’usage, et la machine finira par se fatiguer. Mais si la machine veut faire de nous l’instrument de l’injustice envers autrui, alors je vous le dis, enfreignez la loi. »

L’issue du débat : malgré une prestation convaincante des bio-résistant, les transhumanistes l’emportent haut la main

Verdict rendu par la procureure :

Mark Tribun et ses complices sont condamnés à verser de lourds dédommagements pour blessures involontaires aggravées. La peine semble légère, les accusés ne passant pas par la case « prison ».

De mon point de vue, les bio-résistants ont eu recours à des arguments solides, mettant à mal l’argumentaire de la partie adverse. Pourtant, la désobéissance civile prônée par la défense me semble déplacée dans ce contexte : on se trompe de cible en attaquant l’outil plutôt que le système, les personnes qui portent l’e-cornée plutôt que celles qui le font porter.

Du côté des transhumanistes, les arguments sont efficaces, mais reposent plus sur le fait que le transhumanisme sera incontournable plutôt que sur son impact positif présupposé (le rares arguments portant sur l’éducation et l’égalité ont facilement été démontés par la partie adverse).

 

Je vous donne donc rendez-vous en 2037 sur ce blog pour faire le point sur cette affaire…

En attendant, vous pouvez consulter notre dernier article sur l’Intelligence Artificielle : « l’IA est-elle vraiment intelligente ?« 

Transhumanisme : un premier procès historique, bien que fictif was last modified: juin 27th, 2017 by Cédric Jeanblanc
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Consultant Junior en Web Marketing chez Visionary Marketing
Cédric est consultant en Web Marketing chez Visionary Marketing. Nommé "étoile montante du content marketing" par la Content Marketing Academy, il est spécialisé en production de contenus multimédia, articles de fond, vidéos et podcasts.
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