Sommes-nous tombés en panne d’innovation ?

Nous sommes en ce moment dans une période d’effervescence technologique : le cloud et le Big Data viennent révolutionner nos usages informatiques, le smartphone et la tablette sont omniprésents et apportent l’internet en mobilité, l’imprimante 3D va bientôt nous permettre de créer nos propres objets du quotidien, et le travail est en train de se réinventer, à cause de l’ubérisation et la robotisation. C’est en tout cas ce qu’on lit et entend.

Pour Kasparov, les intelligences artificielles comme Watson resteraient finalement assez élémentaires. (Source )

J’ai donc été surpris de lire dans cet article un commentaire de Kasparov, grand champion d’échecs Russe, très critique sur l’innovation :

« Les éditeurs informatiques se sont contenté d’améliorer des algorithmes mathématiques. Ils n’ont pas persévéré vers la création d’une véritable intelligence artificielle (…) Chaque année, on nous sort un nouveau programme d’échecs, une nouvelle version. En fait, ce sont des programmes anciens des années 60 et 70 qui se contentent de choisir [des combinaisons] au milieu de millions de possibilités. [Ils ne créent rien] »  

Après quelques recherches, j’ai trouvé une citation du même homme, encore plus catégorique : 

« Nous vivons aujourd’hui dans le progrès technologique le plus lent depuis plusieurs centaines d’années »

C’est peut-être un peu surprenant à lire, mais observons d’un regard un peu moins ébahi les « dernières » inventions : les premières imprimantes 3D, smartphones et tablettes sont nés dans les années 80, les innovations issues du cloud (VDI (virtual desktop insfrastructure), mail et stockage à distance, dématérialisation du logiciel, etc.) apportent finalement plus de légèreté à des outils que l’on utilise depuis les débuts de l’informatique. Les programmes informatiques quant à eux, à part une refonte graphique et l’ajout de nouvelles fonctionnalités, n’ont pas vraiment évolué de façon fondamentale (il n’y a qu’à voir cette démonstration de la première version d’Illustrator pour voir que les changements apportés sont mineurs).

Alors sommes-nous dans une période d’innovation incrémentale où rien de majeur n’apparaitra avant longtemps ? Avons-nous déjà découvert et inventé ce qui pouvait l’être, ne nous laissant aujourd’hui que des miettes ? Voici quelques pistes de réflexion.

A t-on déjà découvert tout ce qui pouvait l’être ?

Dans un environnement déterminé, les découvertes et inventions ne sont potentiellement pas infinies. Et pour cause, en théorie :

  • On connaît tous les éléments chimiques : après un premier jet de Lavoisier dans son « Traité élémentaire de chimie » au 18e siècle, Mendeliev publie en 1870 le premier tableau périodique des éléments, qui se rapproche de celui que nous connaissons aujourd’hui.

    Beaucoup de découvertes et inventions se sont fait au cours du 19e siècle. Et, cocorico, beaucoup d’acteurs majeurs sont français à l’image d’Henri Becquerel (source)
  • On a découvert toutes les sources d’énergie : bien que l’utilisation du soleil et du vent comme énergie datent de l’antiquité, on doit à Edmond Becquerel en 1820 la découverte de l’effet photovoltaïque. Son fils, Henri Becquerel découvrira lui la radioactivité en 1896, ce qui lui vaudra l’attribution du prix Nobel, en 1903, avec Pierre et Marie Curie. Dans les années 1950 sont construites les premières centrales nucléaires. Le thermique et l’hydraulique sont également utilisés depuis des années.
  • On connaît toutes les lois physiques : notamment depuis 1905, où Einstein découvre à la fois que la lumière est faite de photons, prouve l’existence des atomes et molécules, pose les bases de la relativité générale, et écrit sa célèbre formule « E=mc2».
  • Pour le reste, on sait voler depuis longtemps, voyager à plus de 300 km/h, envoyer des objets dans l’espace, faire du golf sur la lune, communiquer à l’autre bout du monde par téléphone ou via internet.

On a donc tout découvert et inventé, c’est presque déprimant. Et nous n’avons donc plus vraiment de défis à affronter. Ah bon ?

En réalité, nous en avons de nombreux. Par exemple : comment arrêter de produire des gaz à effet de serre ? Comment diminuer la pollution atmosphérique ? Comment assainir les océans ? Comment atteindre des exoplanètes ? De quoi sont composés la matière noire et l’énergie noire, qui composent 95% de l’univers ?

Nous avons encore énormément de chemin à parcourir, et les pistes de recherche sont nombreuses. Alors pourquoi a-t-on l’impression de stagner ? Pourquoi les progrès scientifiques se font plus rares et sont moins spectaculaires ?

 

Nous ne vivons plus dans le même contexte

C’est un argument régulièrement avancé par les scientifiques, notamment Neil DeGrasse Tyson : la science a avancé lors de la guerre froide, quand les nations avaient intérêt à prouver aux autres leur supériorité scientifique et technologique.

Je vous conseille cette intervention de Neil deGrasse Tyson (sous-titrée en français) : « Les habitations de demain, les villes de demain, les transports de demain, tout cela s’est arrêté dans les années 70, après que la course à la lune ait pris fin, tout s’est arrêté, et nous avons arrêté de rêver »

 

C’est la raison la plus probable qui explique la fin d’un emballement scientifique débuté après la seconde guerre mondiale, alors que la guerre froide mettait le monde sous tension. Les progrès les plus significatifs ont certainement été réalisés au cours des années 1960-1970, date à laquelle l’exploration spatiale, symbole de cette période, a connu une avancée incroyable. Le point de départ de cette période folle est l’Opération Paperclip menée en 1956 : les États-Unis organisent une exfiltration massive de 1 500 scientifiques allemands, afin de rattraper le retard pris sur l’URSS dans le domaine scientifique. Parmi eux, le Nazi Werner Von Braun, père du missile V2, qui sera l’un des acteurs majeurs de la conquête spatiale côté Etats-Unis. A partir de cette année, des grandes premières vont s’enchaîner :

  • 1957 : premier satellite mis en orbite par l’URSS : Spoutnik
  • 1957 : Le chien Laïka envoyé par l’URSS à bord de Spoutnik 2 devient le premier être vivant dans l’espace
  • 1961 : Youri Gargarine devient le premier homme dans l’espace
  • 1965 : Alekseï Leonov effectue la première sortie spatiale
  • 1969 : Neil Armstrong fait ses premiers pas sur la lune
  • 1973 : première station spatiale (Skylab)
  • 1975 : premier arrimage entre deux stations spatiales de pays différents, Apollo et Soyouz, marquant la fin de la course à l’espace des deux nations.
Eugene Cernan, ici à bord d’un rover lunaire, est le 12e et dernier homme à avoir marché sur la lune. Il est décédé début 2017 à l’âge de 82 ans. (source)

D’une économie d’innovation à une économie d’optimisation

Que s’est-il passé depuis ? Force est de constater que l’exploration spatiale a été progressivement mise de côté, comme le montre ce graphique résumant l’évolution des financements de la NASA, de loin la première agence spatiale mondiale. Le budget de la NASA a encore diminué cette année avec l’arrivée de Trump au pouvoir, conduisant à l’abandon de la mission ARM (consistant à ramener un astéroïde en orbite lunaire).

La fin de la guerre froide a entraîné une chute drastique du budget de la Nasa et mis fin aux ambitions scientifiques et aux projets d’envergure de l’agence. La crise de 2008 n’a rien arrangé.

Le financement de la science et de la recherche fondamentale ne fait plus partie des priorités des gouvernements car elle n’est plus un symbole politique.  Les Etats-Unis ont ainsi progressivement mis de côté la recherche fondamentale pour laisser aux entreprises la recherche appliquée dont l’objectif est d’obtenir un rapide retour sur investissement. En effet, après la crise de 2008, l’heure est aux économies et à l’optimisation du ROI : il faut que la recherche booste l’économie et rapporte rapidement de l’argent.

Or la recherche fondamentale est coûteuse, chronophage et incertaine. Les économies des pays développés s’orientent donc vers la recherche appliquée, au grand regret de Kasparov, qui affirme que les Etats-Unis, autrefois fer de lance de la recherche mondiale, sont passés d’une culture de l’innovation à « une culture de l’optimisation ». Impression qu’il résume avec cette phrase :

« On est entouré de gadgets et d’ordinateurs comme jamais auparavant. Ils sont chaque année un peu meilleurs, un peu plus rapides, un peu plus fins, mais cela n’est que de l’incrémental, de la technologie user-friendly, pas [le genre d’innovation] qui pousse le monde en avant économiquement »

On a aujourd’hui l’habitude d’employer le terme de révolution de façon presque banale pour désigner un nouveau produit, et le marketing fait le reste avec un joli packaging, des illustrations flat design de belles couleurs, des bannières internet avec des personnes très heureuses d’utiliser un nouveau téléphone et des messages sur les réseaux sociaux savamment travaillées pour “teaser” et entretenir le mystère… Mais en grattant un peu, on découvre que derrière ces présentations de « révolution technologique » et de « début d’une nouvelle ère » se cache une bête optimisation que l’on aura oublié dans quelques mois.


Avec le smartphone sans bord, le monde ne sera plus jamais comme avant.

 

Alors, il n’y a plus d’innovation ?

La première machine à vapeur inventé au 1er siècle. (source)

Je ne serais pas aussi catégorique que Kasparov. Pour moi un des meilleurs exemples de la recherche fondamentale est l’éolipyle d’Héron d’Alexandrie. Au premier siècle Ap. JC, Héron d’Alexandrie conçut un éolipyle, petit jouet constitué d’une chaudière chauffée au bois, qui en libérant sa vapeur d’eau fait tourner une sphère à laquelle elle est reliée. Il s’agit tout simplement de la première machine à vapeur, qui sera ensuite réinventée par James Watt 1600 ans plus tard, et qui sera à l’origine de la première révolution industrielle.

La recherche fondamentale n’est rien sans son exploitation, son développement pour répondre à des besoins, sa commercialisation et son perfectionnement. Autrement dit, la recherche fondamentale n’a pas grand intérêt sans recherche appliquée et développement.

Et si les Etat-Unis ont levé le pied sur la recherche fondamentale, l’Europe semble prendre sa place dans la recherche : le LHC lancé en 2008 est un collisionneur de particules européen qui a coûté 9 milliards de dollars et a permis la découverte du boson de Higgs en 2012. La mission Rosetta conduite par l’ESA (l’agence spatiale européenne) a permis l’atterrissage d’un laboratoire (Philae) sur une comète et la trouvaille d’acides aminés. Aussi, les coopérations internationales entre les différents départements de recherche ont permis de détecter la présence d’ondes gravitationnelles en 2015, et de construire la station spatiale internationale, dont le coût de 115 milliards de dollars en fait le bâtiment le plus cher jamais réalisé.

Aussi, c’est avec du recul que l’on détermine si telle ou telle invention ou découverte est fondamentale ou non. C’est donc quelques décennies plus tard que l’on saura si présence d’acides aminés détectée sur la comète Tchouri en 2014, la conception de lanceurs réutilisables en 2010 par SpaceX ou encore la découverte du boson de Higgs seront respectivement une découverte sans intérêt, un défi technologique inutile relevé et une simple confirmation de ce que l’on savait déjà, ou s’ils seront le point de départ d’une révolution technologique et scientifique.

Une citation de Neil DeGrasse Tyson confirme cette idée que ce qui nous parait futile aujourd’hui sera peut-être la base d’une prochaine révolution. Et il est impossible de le savoir sur le moment : “Au début du 20e siècle, la plupart des gens avaient une mauvaise opinion de la recherche en mécanique quantique. Les Américains trouvaient cela aberrant de financer ce genre de recherche à laquelle personne ne comprenait rien, alors qu’ils avaient besoin d’argent pour nourrir leurs chevaux. Aujourd’hui, tout l’électronique que nous utilisons quotidiennement, nos smartphones, nos ordinateurs, nos écrans, tout cela fonctionne grâce aux recherches effectuées il y a 100 ans dans la mécanique quantique.”

Sommes-nous tombés en panne d’innovation ? was last modified: avril 11th, 2017 by Cédric Jeanblanc
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Cédric Jeanblanc

Consultant Junior en Web Marketing chez Visionary Marketing
Cédric est consultant en Web Marketing chez Visionary Marketing. Nommé "étoile montante du content marketing" par la Content Marketing Academy, il est spécialisé en production de contenus multimédia, articles de fond, vidéos et podcasts.
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