impact du digital sur la productivité : vers l’accélération

On a coutume d’entendre que nous vivons dans une période très innovante, que les changements que nous vivons sont énormes, nos économies avançant à grandes enjambées et de façon très innovante. Quand on recherche des preuves de ces avancées, technolâtres et technophiles présenteront toujours la même réponse : l’Internet et les Smartphones sont partout. Ce qui est déjà discutable. On ne peut le nier, surtout pas moi, l’Internet et les Smartphones ont un impact énorme sur nos vies et la façon dont nous travaillons. Mais il est bien possible cependant que cette période que nous vivons soit moins innovante que nous l’imaginions. Greg IP, auteur d’un article récent dans le Wall Street Journal sur ce sujet a une explication pour cela, qui va au-delà des simples apparences (“Beyond The Internet, Innovation Struggles to Lift Productivity » publié dans le WSJ le 12 août 2015) . En lisant son article, cela m’a fait penser que s’il fallait retenir une chose de son propos, c’était non que la transformation digitale des entreprises allait ralentir mais qu’au contraire elle allait s’accélérer de façon impressionnante. Il va doc falloir s’y préparer sérieusement.

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Légende: il a fallu 4 ans au génial ingénieur breton du métro parisien, Fulgence Bienvenüe, pour réaliser la traversée de la Seine à St Michel. En 1910, il dirigeait les travaux qui menaient au gel de la Seine sur 64 m au travers de 57 puits de 17 m chacun, remplis de saumure de chlorure de sodium, à -27°C. Imaginez-vous faire cela en 2015 ? Pour rappel, l’extension de la ligne 4 sur 1 station au-delà du périphérique a pris quasiment la même durée et n’a abouti qu’à la création d’une seule station. Quant au grand Paris, mes petits enfants le verront peut-être ?

Le nœud du problème est là : l’innovation technologique a-t-elle un impact sur la productivité globale (en dehors de l’Internet) ? Apparemment non si l’on en croit Greg IP, qui se base sur une étude de Michael Mandel (non sourcée), économiste du progressive Institute. Bien des choses, au-delà du fameux Smartphone, n’ont pas changé tant que cela dans nos vies de tous les jours. Imaginez un film qui se passerait en plein centre de Paris, et qui se focaliserait sur une personne placée au même endroit, mettons au Châtelet, au cours des siècles. Un peu à la manière du début de Notre Dame de Paris de Victor Hugo. Prenons la période allant du 16e au XXe siècle, on est sûr que notre film, qui prendrait une image fixe tous les 10 ans, montrerait des changements radicaux de l’environnement autour de notre personnage, au moins jusque 1950. Depuis les années 60 j’en suis beaucoup moins sûr.

Même si les voitures ont changé de forme et de fabrication, et qu’elles sont surtout beaucoup plus performantes, peu de choses de fond ont changé autour de nous, même pour ce qui est de l’habillement. En fait, selon Greg IP il y a 3 hypothèses :

1. Hypothèse pessimiste : celle, avancée par certains, que l’innovation digitale est grossièrement exagérée, que cette innovation technologique et digitale n’a pas d’impact, ou du moins pas l’impact qu’on lui prête ordinairement ;
2. Hypothèse optimiste : qui veut que cette innovation technologique ait un impact mais que celui-ci ne puisse être mesuré. C’est l’hypothèse des technophiles ;
3. et enfin l’hypothèse neutre (ni optimiste ni pessimiste) selon laquelle cette innovation technologique aurait un impact, mais pas sur le monde « réel ». Ces innovation technologiques tourneraient un plan à l’intérieur de l’Internet et du digital.

Greg IP choisit la solution numéro 3 et nous donne quelques explications basées sur le travail de Michael Mandel pour le progressive Institute :

1. Les avancées en sciences appliquées (comme celle sur les thermoplastiques et peut-être aussi quelques alliages et métaux spéciaux) auraient fortement ralenti selon lui. Tous les nouveaux matériaux inventés dans les années 1950-1960, cette période dorée de la chimie, font désormais partie de notre monde de tous les jours. L’innovation serait donc seulement marginale. Les bio sciences, c’est toujours lui qui parle, ne marchent pas vraiment ou plutôt sont incapables de produire des innovations de rupture du même tonneau que l’invention des antibiotiques par exemple. Voilà une vue qui peut paraître assez négative, mais beaucoup des discussions avec ma femme, qui a une formation scientifique, aboutissent également à la même conclusion (elle avance aussi cette thèse de la période de gloire de la chimie) : il y aurait moins d’avancées dans ces domaines aujourd’hui, ou plutôt sont-elles moins spectaculaires, moins radicales. OK, il y a Uber (qui d’ailleurs englouti des sommes faramineuses) mais cela ne changerait pas la face du monde, du moins pas autant qu’on le croit ;

2. Les gains de productivité sont aussi beaucoup moins impressionnants, c’est toujours IP qui parle, que par le passé (“la productivité aurait crû de seulement 0.4% par an dans les 5 dernières années, une des croissances les plus molles depuis la 2ème guerre mondiale » précise le journaliste américain). Les avions par exemple transportent de plus en plus de gens mais ne sont pas finalement très différents de ce qu’ils étaient à la fin des années 50. En tous les cas ils ne vont pas plus vite. Avec la disparition du Concorde on pourrait même se rendre compte que les records de vitesse ont baissé. Il y a des raisons pour cela. Peut-être notamment le fait que notre société est plus prompte à consolider la sécurité et la sûreté de ses modes de transport, et de toutes les autres innovations en général, qu’à favoriser les prouesses technologiques. Les deux ne vont pas si bien ensemble. Imaginons les frères Wright aujourd’hui, : je ne pense pas qu’ils auraient pu respecter les règles du comité d’hygiène et sécurité et conduire leurs expériences de casse-cous.

Alors que nos forces de travail, du moins dans nos pays occidentaux, évoluent se focalisent massivement sur le service et l’économie du savoir, et s’éloignent de plus en plus de l’économie industrielle, je me permettrais néanmoins d’afficher mon désaccord avec cet argument avancé par Greg IP sur les gains de productivité. D’accord, tout cela est particulièrement difficile à mesurer. Ce que je sais expliquer de façon certaine cependant, c’est l’impact des nouvelles technologies sur le type de travaux que nous,  consultants de Visionary Marketing par exemple, réalisons. La plupart d’entre nous sommes capables de gérer et de « délivrer » (ou « fournir » mais tel est le sabir des consultants) seuls, de 8 à 10 missions différentes. Cela aurait été complètement impossible il y a à peine 10 ans. Certes ça ne fait pas avancer les avions plus vite, mais le gain de productivité est quand même spectaculaire. Les impacts sur la santé humaine ne sont pas neutres non plus, et être capable de gérer autant de projets sans perdre la boule nécessite une forte pratique sportive, et une hygiène de vie irréprochable.

Cela a pris des années, voire des décennies, avant que fabrication automobile soit prise en compte dans les calculs du PIB selon l’économiste français Daniel Cohen. Alors on peut également faire l’hypothèse qu’il nous faudra encore 10 à 20 ans avant que les technologies digitales soient véritablement prises en compte dans les calculs de gains de productivité. J’aurai l’occasion de revenir bientôt sur ce sujet et sur l‘impact du digital dans l’économie avec le rapport McKinsey 2014.

Ce que je sais dans tous les cas, c’est que l’impact actuel de l’innovation digitale sur la plupart des secteurs traditionnels est très faible et que les changements sont encore mineurs. Oui, je sais, il se peut que beaucoup de professionnels lisant ces lignes soient choqués car nombre d’entre eux sont encore dans une position où ils essaient de se faire à l’idée que l’innovation technologique pourrait être une alliée et non pas une menace. Ils ont déjà bien assez peur comme cela sans même qu’on accélère le mouvement. Pourtant, ce que je retire de l’article de Greg IP, si il doit y avoir une conclusion, c’est que le rythme du changement dans ces organisations va s’accélérer grandement. Voilà comment je vois et interprète l’étude de Mandel : l gains de productivité sont bas, mais la probabilité que la mise en œuvre des technologies digitales s’accélère en vue de changer les organisation des entreprises va probablement s’intensifier et non l’inverse. La tendance, dans les industries qui mûrissent, est toujours d’aller aux gains de productivité et non l’inverse. Soyez donc prêts pour ce changement.

 

impact du digital sur la productivité : vers l’accélération was last modified: août 24th, 2015 by Yann Gourvennec
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Yann Gourvennec

PDG & fondateur chez Visionary Marketing
Yann Gourvennec a créé le site visionarymarketing.com en 1996. Il est intervenant et auteur de 4 ouvrages édités chez Kawa. En 2014 il est devenu entrepreneur, en créant son agence de marketing digital Visionary Marketing, en association avec Effiliation. Il est directeur de programme du Mastère Spécialisé Digital Business Strategy de Grenoble Ecole de Management depuis 2015
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