Musique en ligne : Qobuz bouscule les idées reçues

Nous l’avons tous remarqué, l’évolution technologique a rendu la musique plus accessible. Même si certains nostalgiques restent accrochés au CD (voire aux disques vinyl, pour les puristes), le digital est en train de changer les règles. L’industrie du disque en prend un coup mais un sujet reste à vulgariser : la mauvaise qualité de la musique en ligne.

Et oui ! les idées reçues sont nombreuses, et celle-ci parmi les plus tenaces. L’explication est pourtant simple : le son numérique est une conversion de l’analogique (après tout quand vous parlez, ce n’est pas de la voix de synthèse mais le résultat de votre « colonne d’air qui rencontre vos cordes vocales). Le résultat numérique est fonction de la qualité de cette transformation : plus la compression est élevée, plus le fichier est petit, plus le son est approximatif. A la manière d’un JPG pour une image. Un photographe averti prendra ses photos numériques en format RAW, sans perte, sans déformation … mais beaucoup plus gros. On n’a rien sans rien. La conversion numérique ensuite, n’est pas sans faute : prenez la voix numérique sur les téléphones par exemple. Avez-vous remarqué que quand vous épelez un mot, les T et les P, les N et les M, les S et les F ne sont pas distinguables ? Résultat, vous êtes obligés d’utiliser la bonne vieille méthode militaire : T for Tango, C for Charlie etc.

Pas encore convaincus ? Voici l’argument final : une fois votre son numérisé, vous le passez sur une chaîne “HIFI” (voire même un simple cordon qui relie votre iPhone à un ampli ou équivalent) et cela ressort sur des enceintes … analogiques. Et voilà, la boucle est bouclée : vos enceintes étant analogiques, on convertit à nouveau le son à l’envers (c’est ce qu’on appelle un DAC : Digital to Analog Converter). Les meilleurs DAC peuvent coûter des milliers d’euros, ce n’est pas rien, et encore, ça a beaucoup baissé en 5 ans. En conclusion, la qualité de votre fichier numérique doit être le plus proche possible de l’original analogique. Oubliez donc les MP3, ceux-ci sont une caricature du son. 

Le problème, c’est qu’avec l’avènement de la musique en ligne et notamment en streaming, la qualité en a pris un coup derrière les oreilles. La qualité de son proposée par les plus grandes plateformes est souvent décevante et faire mal aux oreilles de ceux qui savent apprécier une mélodie. Si vous écoutez du RAP ou Depeche Mode, pas de drame, leurs synthétiseurs sont digitaux, donc pas de révolution. Si vous écoutez le concerto Empereur de Beethoven, préparez-vous à souffrir. 

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Pour sauver la musique et les mélomanes, il ne fallait rien moins qu’un chevalier blanc de la musique, que j’ai eu la chance d’interviewer longuement un samedi (il est très difficile à joindre).Yves Riesel, vrai pro du disque et de la musique, pourfendeur de bidules et d’idées reçues, résistant des droits et de la libre concurrence, a fondé QoBuz, une plateforme de musique en ligne qui propose un format audio haute résolution (un format ouvert nommé FLAC) qui va vous réconcilier avec la musique. Toutes les musiques, car son catalogue est hyper large. Si comme moi vous aimez vous régaler autant de Bill Carrothers que Schumann ou Breton et passez d’un style à l’autre, vous allez vous régaler avec Qobuz, qui propose même des fichiers en qualité studio (c’est à dire mieux que le CD, ce qui selon certains n’est d’ailleurs par difficile, car le CD avait déjà pas mal dégradé la qualité du son, si on omet sa restitution sans craquements).

Bonne écoute, vous allez voir et entendre, Yves Riesel ne mâche pas ses mots, notamment vis à vis de certains opérateurs et nous lui laissons d’ailleurs à ce sujet la paternité de ses propos.

Vous venez du milieu de la musique, pouvez-vous nous décrire votre parcours ?

Je suis fan de musique classique depuis mon plus jeune âge, c’est ma spécialité même si QoBuz vend d’autres genres musicaux. J’ai longtemps été collectionneur de disques ; le CD a été une période fantastique en termes de découvertes, de répertoires, et de réappropriations d’enregistrements anciens mais j’ai toujours voulu avoir un accès plus facile à la musique, ce que permet le numérique.

Musique en ligne : QOBUZ - Yves Riesel
Yves Riesel : chevalier blanc de la musique en ligne (photo Le Point.fr)

Quand l’aventure QoBuz a-t-elle commencée ?

Nous avions déjà crée en 1997 une société de production et de distribution de disques, qui s’appelait Abeille Musique. En 2003, j’ai voulu travailler le numérique chez Abeille musique, en achetant mes premiers serveurs. Finalement ça a abouti en 2008, par la création de la société QoBuz.

Le contexte concurrentiel était totalement différent d’aujourd’hui, il y avait très peu de monde sur le marché. Ce qui m’a beaucoup choqué, c’est de constater que les sociétés présentes dans le domaine de la musique en ligne, n’avaient aucun respect pour le son, pour le travail des musiciens, et la qualité en général. 

Ce que ne sait pas le grand public, c’est que le MP3 n’est pas de bonne qualité.

Il ne m’est jamais venu à l’idée de stocker sur le serveur autre chose que des fichiers sans perte. Pendant longtemps, il nous a manqué des catalogues car il ne savait pas livrer, il y a 4,5 ans, autre chose que du MP3. Finalement, nous agissons comme des militants de la qualité dans ce métier. Nous avons été le premier service de musique en ligne à proposer du téléchargement en qualité CD, le premier service dans le monde à proposer du streaming en qualité CD, à donner les livrets numériques aux clients, et à faire télécharger de la haute résolution (Hi-RES 24BIT).

Est-il plus cher que le disque normal ou le mp3 ?

De nombreux fournisseurs nous ont permis de vendre au prix du MP3, ce qui semble logique. C’est le format MP3 qui devrait être moins coûteux. Le prix hors taxe imposée par les fournisseurs nous contraint de vendre la qualité CD à un prix élevé, alors que les gens n’achèteront pas à ce prix-là. Nous sommes le seul service au monde avec un large catalogue à être en qualité CD 100%. Le marché est passé du téléchargement compressé au streaming compressé sans penser à la qualité. C’est seulement aujourd’hui que l’on commence à se préoccuper de la suite du streaming avec une qualité CD.

Ce format sans perte dont vous parlez pour éduquer le consommateur qui ne connaît pas la plupart du temps : c’est le fameux format FLAC, format libre comme le mp3 mais de forte qualité. C’est un peu le TIF du son.

Il est open-source. Le problème du WAV c’est que ça ne transporte pas bien les métadonnées, ce qui pose pas mal de problèmes, tandis que le format FLAC est beaucoup plus pratique car il transporte les métadonnées correctement. L’autre inconvénient du WAV c’est qu’il prend beaucoup de place. Il n’a pas grand intérêt selon nous.

Le FLAC, c’est la bonne solution de qualité audio. Mais le souci pour le grand public, c’est d’avoir les appareils adéquats.

Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a, après le volet chaine hifi, de nouvelles machines qui n’ont plus grand choses à voir avec celles que nous avons connues dans le passé. Si nous caractérisons toutes ces machines, elles sont connectées sans fil. D’autre part, ces machines sont le plus souvent très transportables, ou facilement adaptables. Les standards de qualité de son que reproduisent ces machines, sont incomparables (en terme de rapport Qualité/Prix) avec ce que nous avons connu par le passé. Cette nouvelle génération de machines est souvent très abordable et produit un son d’une qualité supérieure par rapport à ce que nous aurions pu avoir pour le même prix, dans le passé.

Des machines comme SONOS ?

SONOS a montré le chemin, il a inventé le multiroom. Avant, vous aviez la chaine hifi dans le salon que l’on devait transporter. Avec le multiroom, des enceintes sans fil peuvent être placées à différents endroits de la maison. Actuellement, la gamme est vieillissante, et de nombreux concurrents proposent le multiroom. De plus, cette nouvelle génération offre la haute résolution, comme Sony par exemple. Le HI-Res est un nouveau format qui ne va pas être un format de niche, mais général. C’est à dire que tout le monde proposera la meilleure qualité, que vous pourrez dégrader si vous avez un problème de connexion etc.

Finalement, l’avenir de la musique en ligne c’est le retour à la hifi, peut-être l’éducation de l’utilisateur. Sur votre site, il y a un magazine, qui donne des conseils sur la hifi, sur le matériel à acheter, sur les nouveaux matériels qui sortent etc.

Il y a quelques années, il y avait différents magazines, ayant une rubrique son, qui nous expliquaient qu’il n’y avait rien à espérer de la musique en ligne. J’ai toujours pensé que la musique en ligne allait non seulement rattraper mais dépasser le CD. Nous l’avons vu avec les micro-processeurs qui sont de plus en plus puissants, et donc, la musique doit être stockée dans la meilleure qualité possible. Les techniciens en réseau de télécoms travailleront à faire en sorte que les données plus lourdes puissent être transportées.

Dans les journaux à l’époque, on expliquait aux clients qu’il fallait acheter du matériel qui coûtait une fortune, ce qui a fait dépenser de l’argent à tant de gens pendant tant d’années. Nous avons voulu prouver que la musique en ligne serait meilleure que le CD, en travaillant sur le Hi-Res (24 bits).

Ce qui est frappant sur QoBuzz, c’est que nous pouvons acheter les albums en qualité studio, c’est à dire meilleur que la qualité CD.

Ce n’est pas un exploit. Le CD est un format qui a été fixé. Pendant que ce format a été fixé, on a réussi à faire des enregistrements à une qualité supérieure à ce format. Donc finalement, il s’agit juste de sortir un format qui passe cette qualité, ou trouver un autre moyen de fournir aux clients cette qualité supérieure à celle du CD. Ceci dit, la dématérialisation n’a pas gagné que dans le domaine de la musique en ligne.

Le problème aujourd’hui est d’apporter aux clients ce fichier consommable avec la musique en ligne, car il y a eu de nombreuses tentatives qui ont fait flop tel que le blu-ray audio.

La preuve qu’on peut faire du e-Commerce et du Content marketing. Niveau chiffres, pouvez vous nous donner des idées du nombre d’abonnés ?

Les abonnements restent une ressource minoritaire. A ce jour, seulement 45% de nos revenus viennent de l’abonnement, même si c’est un chiffre qui monte à toute vitesse et je pense que quand nous clôturerons notre exercice, nous serons à 50/50. D’autre part, il faut comparer ce qui est comparable. Quand les services de musique en ligne annoncent des millions d’utilisateurs, ils annoncent de manière confuse, des millions de gens qui soit on mit un jour leur adresse mail, et quelques-uns qui payent 9,99€ par mois.

Qobuz, c’est aujourd’hui 12,7 millions d’euros sur la vente de musique, avec 25 000 abonnés.

Le marché que vous visez présente t-il des limites ?

Le problème c’est que nous sommes un service qui a été créé en France. Depuis 2010, en France ,il y a eu une totale distorsion du marché qui a été dû au soutien abusif qu’Orange (dont l’Etat détient moins de 30%) a apporté à la société Deezer et qui a complètement déstabilisé le marché. C’est tellement vrai, qu’un service comme Spotify, leader mondial, possède 5 fois plus d’abonnés en Angleterre, qu’en France. Pourquoi ? Car Deezer, par sa politique appuyée sur Orange, a déstabilisé le marché puisque ce dernier donne ceux que ses concurrents essayent de vendre.

Nous arrivons au début de la fin de la gratuité sur la musique. Heureusement, beaucoup de maisons de disques combattent le système de la gratuité censé attirer les gens vers le payant. Il ne faut pas être un génie du marketing pour comprendre qu’on ne pouvait pas faire autrement pour espérer que votre client paye. Vous devez l’éduquer au paiement. Une musique gratuite offerte aux gens est payée moins chers aux maisons de disques. Les artistes ne comprennent pas que lorsqu’un service affiche 10 millions d’abonnés, il n’y en a que 2,5 qui paient.

On voit des artistes qui refusent d’être sur des plateformes gratuites.

A ce moment, vous pouvez télécharger légalement l’album et il prendra place dans votre abonnement, il y a des musiques qui ne sont pas disponibles dans vos abonnements, il faut les télécharger légalement pour pouvoir les streamer. Il y a un problème de revenus pour les artistes et producteurs, car il n’a pas assez d’abonnés qui paient. Une réforme est nécessaire du côté du partage des revenus collectés par les abonnés.

Lorsque vous êtes abonnés et que vous payez, et que vous écoutez la même chanson tout le mois, vous vous attendez à ce que la totalité de la somme payée (les taxes etc.) soit reversées au producteur. Mais ce n’est pas le cas, l’artiste sera payé au prorata de la part de marché que vous représentez. Sachant que les sites de streaming audio sont assez mainstrem, cela représente une part minoritaire.

Comment vous voyez l’avenir de la musique en ligne ?

La sortie de cette espèce de communisme archaïque installé par les grandes plates-formes. Premièrement, arrêter le gratuit. Deuxièmement, réviser les soucis de reporting. Troisièmement, il faut qu’il y ait une proposition variée de service de musique en ligne, plus personnalisée, par rapport au style de musique. Même si le service propose plusieurs styles, si elle est spécialisée dans le hard rock par exemple, elle paiera mieux les producteurs et artistes de hard rock.

Dernièrement, les artistes doivent oser faire de la distribution sélective. C’est à dire placer leurs contenus dans des plateformes spécialisées, qui les rémunéreront correctement.

Musique en ligne : Qobuz bouscule les idées reçues was last modified: juillet 3rd, 2015 by Yann Gourvennec
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Yann Gourvennec

PDG & fondateur chez Visionary Marketing
Yann Gourvennec a créé le site visionarymarketing.com en 1996. Il est intervenant et auteur de 4 ouvrages édités chez Kawa. En 2014 il est devenu entrepreneur, en créant son agence de marketing digital Visionary Marketing, en association avec Effiliation. Il est directeur de programme du Mastère Spécialisé Digital Business Strategy de Grenoble Ecole de Management depuis 2015
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