le travail entre souffrance et réalisation de soi – débat au MEDEF 2012 #uemedef12

“Le travail définit ce que nous sommes” a posé comme postulat Frédéric Ferrer, le consultant qui présentait le débat d’aujourd’hui sur le travail. En ces temps de chômage, il est pourtant toujours d’usage que ce soit lui, le travail, qui définisse la personne. La preuve, dans une soirée, pour se présenter, la question posée est toujours “que faites-vous dans la vie ?”. Alors, qu’y-a-t-il de plus stressant en 2012, travailler ou ne pas travailler ?

avec

  • le Général Artur (Armée de Terre)
  • Michel Sapin (ministre du travail)
  • Stéphane Richard (PDG d’Orange)
  • AB Voloir (Avocat)
  • Xavier Manzano (prêtre et théoricien)
  • JP Letartre (CEO de Ernst & Young)
  • Patrick Perron (CDFT)
  • Patrick Werquin (Professeur au Cnam)

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[les panélistes du débat sur le travail à l’université du MEDEF 2012]

L’armée livre la guerre à la fatalité du malaise français du travail : qu’attend-on pour répliquer ?

Le travail, je me souviens, c’était le sujet de philosophie et de sciences humaines de ma première année de prépa, il y a maintenant quelques années. Mais le débat n’a pas changé sur le fond. Certes, le centre de la discussion s’est un peu déplacé car en 1980 on parlait surtout du “travail en miettes” (G Friedmann) car on n’était pas encore sorti de cette société industrielle, où la quête de sens était le problème de base posé par le taylorisme. Aujourd’hui, dans une société post-industrielle (78% du PIB dans le service en France en 2010), ce mode de travail  – largement déplacé en Chine et autres PVD – n’est plus le centre du débat, mais au lieu de supprimer cette quête de sens, celle-ci a été au contraire renforcée.

Les cadres seraient-ils devenus les OS du 21ème siècle ? Sans aller jusque là, les populations d’encadrement, désormais majoritaires, même quand elles ne dirigent pas, sont elles-aussi fondamentalement en quête de sens ; témoins les consultants haut-de-gamme de Ernst & Young qui “n’acceptent plus le bullshit” selon leur patron et se demandent comment et quand ils pourront être autre chose que des “citrons pressés”.

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[Michel Sapin a livré un réquisitoire contre le processus de licenciement jugé “insécurisant pour les entreprises et pour les employés”

A l’autre bout du spectre, ce chiffre rappelé par Michel Sapin, les populations délaissées, comme ces “57% de sans emploi dans les quartiers nord d’Amiens” qui sont à aujourd’hui complètement sortis du système ‘(les “décrocheurs” comme les décrit le Général Artur). Même le Ministre a affirmé avec conviction “qu’il ne fallait pas avoir peur des mots” et qui a même reconnu que “les conditions de licenciement actuelles en France [n’étaient] sécurisantes ni pour les employés, ni pour les entreprises”.

Un discours courageux, mais aussi des interrogations lorsqu’on entend ce débat – très pluraliste – où tous les bords même opposés semblent être d’accord sur les concepts et les termes (flexi-sécurité, dialogue social, formation, respect etc.) mais où peu de réalisations concrètes ont été présentées lors de ce débat … sauf, et c’est le paradoxe, par le Général Artur, qui d’un ton martial et volontaire, a démontré la véritable volonté de réaliser quelque chose, de sortir de la fatalité et de partir à l’assaut de la formation des “jeunes qui ont décroché”.

Un exemple qu’on aimerait voir répliqué aussi dans les entreprises, sur le terrain, avec une bonne dose d’optimisme et de volontarisme. Après tout, c’est bien le rôle des patrons et donc du public des universités du Medef …

Les notes prises lors du débat

Michel Sapin a insisté sur l’importance de “quantité de travail” car il l’a confirmé, la réalité est la rareté du travail, avec “une augmentation du chômage aussi forte qu’au plus fort de la crise en 2008 et 2009” mais avec des niveaux beaucoup plus élevés a-t-il ajouté car “on ne peut nier que les 3 millions ont été passés”. La 2ème crise est celle de ‘”l’accès au travail”. Car, les premières victimes sont les jeunes qui n’ont justement jamais travaillé. La troisième crise est celle de “la relation au travail” avec le problème du dialogue social – un point sur lequel Laurence Parisot a plus qu’insisté lors de son intervention du matin sur France Culture”. Le Ministre a proposé comme remèdes à ces crises:

  • l’exigence : exigence des partenaires sociaux envers l’Etat et réciproquement ;
  • l’action : même s’il existe “un mythe destructeur des 100 jours” ;
  • le dialogue : c’est “l’enjeu fondamental de ce que nous voulons mettre en œuvre avec les négociations qui vont s’ouvrir” a précisé le ministre, tout en prônant le “dialogue à la française” sans pour autant le définir.

le secteur de la téléphonie est un “secteur protégé” … mais

[transparence : je suis directeur de l’Internet chez Orange]

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[Stéphane Richard à l’université du MEDEF aujourd’hui]

Stéphane Richard a ensuite pris la parole pour exprimer que cette question de l’emploi, pour tout chef d’entreprise, “est une question prioritaire et qu’il y a un sentiment d’urgence”. “Le travail crée le travail” a-t-il poursuivi en soulignant ainsi que ce qui permettait de créer des emplois, c’était la création d’entreprise et “non du côté du secteur public” a-t-il dit (applaudissements spontanés de la salle). “il faut distinguer la situation des entreprises plongées dans la compétition internationale” et “les secteurs protégés, où il y a plus de marges de manœuvre”. “La téléphonie mobile fait partie de cette catégorie” a-t-il dit. Interpelé sur le lancement du quatrième opérateur, Stéphane Richard a confirmé que “cet événement est très bien pour le consommateur à court terme, mais que cela va avoir un impact négatif sur l’emploi en France”.  Stéphane Richard a insisté sur son engagement à soutenir l’emploi et notamment dans le cadre de l’introduction de ce nouvel opérateur : “nous accueillons 5000 jeunes en alternance chaque année et nous allons augmenter ce chiffre” a-t-il précisé. “Nous allons bientôt faire des annonces sur notre programme de recrutement dans le futur, même si ce n’est pas au niveau de ce qui a été fait dans le passé”. Une action particulièrement nécessaire a ajouté le patron de France Telecom-Orange car “notre population est assez âgée”.

Interpelé sur le contrat social de France Télécom, Stéphane Richard a indiqué que “le climat social est apaisé mais qu’il faut toujours rester vigilant”. Le dialogue social est aussi selon lui une pratique quotidienne dans l’entreprise, et que “le progrès passera par le respect des uns et des autres, y-compris du respect des patrons qui sont des hommes et des femmes d’engagement” a précisé le patron de l’opérateur historique. Et d’ajouter ce problème français qui “est figé sur un dialogue agressif et d’un manque de dialogue social” apaisé. Il a également plaidé pour “que les entreprises profitables puissent faire des restructurations” car il est plus difficile et souvent trop tard de réaliser ces restructurations lorsqu’il est trop tard ; une saillie largement applaudie par la salle qui est acquise à la cause.

Stéphane Richard a aussi plaidé pour l’usage des téléphones portables, souvent accusés de faire travailler les employés 24 heures sur 24, mais qui sont “aussi responsables d’avoir laissé entrer la vie privée dans l’entreprise”, deux phénomènes symétriques qui ne sont pas un problème si une bonne mesure est gardée selon le patron de France Telecom-Orange. Une position corroborée par le patron de E&Y, Jean-Pierre Letartre qui a lancé un réquisitoire contre “les mails envoyés la nuit par les managers”, une position que je partage au point d’avoir publié régulièrement sur ce sujet et encore cette semaine.

La CFDT , via son représentant Patrick Perron, a quant à elle reconnu “l’exemplarité de France Télécom qui a pris conscience du travail nécessaire quant au rôle du manager de proximité”.

La flexi-sécurité : un terme souvent entendu, une réalité peu vue

L’avocate Anne Bénédicte Voloir a poursuivi en abordant le sujet à la mode, la “flexi-sécurité”, sujet qui est aussi un des chevaux de bataille de Laurence Parisot (cf. son intervention à France Culture le 29/08 au matin). “L’emploi à vie n’existe plus” a-t-elle affirmé. Ce n’est pas une découverte mais c’est un constant maintenant partagé de tous. Le deuxième constat de l’avocate a été que “la flexibilité n’est plus seulement une chose qu’une entreprise impose aux salariés, mais cela constitue également une demande des salariés qui – grâce aux nouvelles technologies – sont désireux d’obtenir une liberté plus grande par rapport à l’entreprise”. “Le travail a une notion de torture étymologiquement a-t-elle ajouté, et je lui préfère le terme d’activité”. C’est pour cela que l’avocate a prêché la “flexi-sécurité” qui a pourtant reconnu que c’était un terme souvent entendu mais que la réalité de ce concept avait eu peu d’effets sur le terrain.

Le conseil, ce  presse-citron ?

Jean Pierre Letartre a défendu E&Y aux attaques de F Ferrer qui a décrit le monde du conseil comme un “presse-citron”. L’entreprise embauche beaucoup mais a aussi vécu un changement de paradigme car – en période de stagnation – il est plus difficile de faire évoluer les consultants vers le statut d’associés. “On n’est pas au bout de cette évolution” a-t-il dit et le message change en “tu va devenir associé … ou client !”. Cela est assumé “comme un acte de management” par lequel E&Y donne une compétence et une employabilité au consultant. “Un nouveau paradigme pas facile à vendre” a-t-il reconnu, mais “c’est un discours de vérité et le « ’bullshit’ n’est plus acceptable dans les entreprises”. Interpelé sur le “discours de l’Etat” il a ironiquement répondu par une litote en disant “qu’il y a des progrès à faire !”

la crise du travail, une crise de confiance ?

Patrick Perron de la CFDT a indiqué que le syndicat a remis le travail comme axe stratégique de son travail lors de son dernier congré, car il “faut se réapproprier le travail au quotidien et faire sortir le syndicalisme de la revendication”. M. Perron a estimé qu’il manquait une crise à l’exposé du ministre, “c’est la crise de la confiance”. Et de se plaindre également du “manque de dialogue social décentralisé”.

l’Armée plus humaine que l’entreprise : un paradoxe enthousiasmant

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[le général Artur,  dans son uniforme de para anti-chômage citoyen]

Le Général Artur a insisté sur la notion de solidarité qui existe dans l’Armée, où “des jeunes n’hésitent pas à risquer leur vie pour sauver celle des autres”. C’est pour cela que l’armée propose le dispositif SMA en Outremer et apporte des compétences aux jeunes pour leur apporter des compétences de citoyen. C’est un dispositif qui recrute 30% d’illettrés et une majorité de jeunes qui “ont décroché”. “On travaille sur l’ensemble de la personne, dans la bonté et l’autorité”. Ce dispositif mis en œuvre en Outremer est crucial dans des régions fortement touchées par le chômage. Le militaire a probablement livré le discours le plus simple direct et le plus concret d’un exemple où un corps d’Etat forme des jeunes non seulement en agissant sur les compétences mais aussi sur l’humain. Une approche qu’on aimerait voir plus souvent en entreprise.

Les ultramarins qui sont enrôlés dans ce programme “reprennent confiance en eux” et ils se voient offerts un certificat d’aptitude professionnelle – au bout d’un stage de 6 mois à 1 an – qui repose sur 4 UV plus le permis de conduire (s’il le réussissent). L’Armée travaille avec des organismes publics pour la reconnaissance officielle des compétences. Le personnel est essentiellement militaire. En prime, le jeune obtient également le certificat de premier secours. L’Armée travaille également sur un label d’excellence pour les jeunes les plus éloignés de l’emploi. “on est à peu près à 200000 décrocheurs identifiés en France a indiqué le Général Artur”.  Le site du SMA est http://le-sma.com.

en vrac

  • Patrick Werquin : “en moyenne, un jeune aura 7 emplois dans sa carrière”
  • Xavier Manzano : “j’ai été frappé par ces jeunes qui veulent être fonctionnaires, non pour servir l’Etat, mais par simple désir de sécurité. Ces jeunes vont voir leur vie filer devant eux”.
le travail entre souffrance et réalisation de soi – débat au MEDEF 2012 #uemedef12 was last modified: août 30th, 2012 by Yann Gourvennec
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Yann Gourvennec

PDG & fondateur chez Visionary Marketing
Yann Gourvennec a créé le site visionarymarketing.com en 1996. Il est intervenant et auteur de 4 ouvrages édités chez Kawa. En 2014 il est devenu entrepreneur, en créant son agence de marketing digital Visionary Marketing, en association avec Effiliation. Il est directeur de programme du Mastère Spécialisé Digital Business Strategy de Grenoble Ecole de Management depuis 2015
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